À quelque temps de là, la sixième saline vit arriver un nouveau prisonnier. Son teint chaud, sa chair pleine et surtout l’espèce d’étonnement horrifié qui habitait sans cesse son regard dans ces lieux souterrains, tout chez lui trahissait l’homme fraîchement arraché à la terre fleurie et au doux soleil, et portant encore sur lui la bonne odeur de la vie superficielle. Les hommes rouges l’entourèrent aussitôt pour le palper et l’interroger. Il s’appelait Démas, et était originaire de Mérom, un village au bord du petit lac Houleh que traverse le Jourdain. Comme la région est très marécageuse et riche en poissons et en oiseaux aquatiques, il vivait de la chasse et de la pêche. Que n’était-il demeuré en ses lieux d’origine ! Mais, poussé par l’espoir de prises plus abondantes, il avait descendu le cours du Jourdain, d’abord jusqu’au lac de Génésareth où il avait longtemps séjourné, puis, poursuivant vers le sud, il avait traversé la Samarie, s’était arrêté à Béthanie et était arrivé finalement à l’embouchure du fleuve dans la mer Morte. Pays maudit, faune horrible, rencontres exécrables ! gémissait-il. Pourquoi n’avait-il pas immédiatement rebroussé chemin vers le nord riant et verdoyant ? Il s’était pris de querelle avec un Sodomite, et lui avait fendu la tête d’un coup de hache. Les compagnons du mort s’étaient assurés de lui, et l’avaient emmené avec eux à Sodome.

Les hommes rouges, estimant bientôt avoir tiré tout ce qu’ils pouvaient du prisonnier étranger, l’abandonnèrent à l’état de prostration désespérée que traversaient toujours les nouveaux venus avant de se résigner à leur horrible condition. Taor le prit sous sa protection, l’obligea doucement à se nourrir un peu, et il se serra dans sa niche de sel pour qu’il puisse s’étendre près de lui. Ils parlaient des heures entières à mi-voix dans la nuit mauve de la saline, alors que, les reins et la nuque brisés par la fatigue, ils ne pouvaient cependant trouver le sommeil.

C’est ainsi que Démas fit incidemment allusion à un prédicateur qu’il avait entendu au bord du lac de Tibériade et aux alentours de la ville de Capharnaüm, et que les gens appelaient généralement le Nazaréen. Taor laissa d’abord passer le propos, mais dès cet instant une petite flamme chaude et brillante dansa dans son cœur, car il comprit qu’il s’agissait de celui qu’il avait manqué à Bethléem et pour lequel il avait refusé de repartir avec ses compagnons. Il laissa passer le propos, comme un pêcheur laisse aller un poisson magnifique qu’il guette depuis des années, mais qu’il craint d’effaroucher, l’ayant enfin trouvé, car seule une extrême douceur le fera pénétrer dans la nasse. Disposant d’un temps illimité, il laissa la mémoire de Démas distiller lentement, goutte à goutte, tout ce qu’il savait du Nazaréen pour l’avoir entendu raconter ou pour l’avoir vu de ses propres yeux. Démas évoqua ainsi ce repas de noces à Cana, où Jésus avait transformé l’eau en vin, puis cette vaste foule, réunie autour de lui dans le désert, qu’il avait nourrie à satiété avec cinq pains et deux poissons. Démas n’avait pas assisté à ces miracles. En revanche il était là, au bord du lac, quand Jésus pria un pêcheur de le mener au large dans sa barque, et de jeter son filet. Le pêcheur n’obéit qu’à contrecœur, car il avait peiné toute la nuit sans rien prendre, mais cette fois il crut que son filet allait se rompre, tant était grande la quantité de poissons capturés. Cela, Démas l’avait vu de ses yeux et il en témoignait.

— Il me semble, dit enfin Taor, que le Nazaréen ait surtout à cœur de nourrir ceux qui le suivent...

— Sans doute, sans doute, approuva Démas, mais il s’en faut que les hommes et les femmes qui l’entourent défèrent toujours avec empressement à son invitation. Cela est si vrai que je l’ai entendu raconter un apologue assez amer, à coup sûr inspiré par la froideur et l’indifférence de ceux qu’il voulait combler. C’est l’histoire d’un homme riche et généreux, qui avait fait de grands frais pour offrir un dîner succulent à ses parents et à ses amis. Quand tout fut apprêté, ne voyant venir personne, il leur dépêcha un serviteur pour leur rappeler son invitation. Or chacun inventant un prétexte différent se récusait. L’un devait aller voir un champ qu’il venait d’acheter, l’autre essayer cinq paires de bœufs nouveaux, un autre partait en voyage de noces. Alors l’homme riche et généreux envoya ses serviteurs inviter dans les rues et sur les places tout ce qu’ils trouveraient comme mendiants, estropiés, aveugles et boiteux, « afin, dit-il, que les mets délicieux que j’ai préparés ne soient pas perdus ».

Taor, en l’écoutant, se rappelait les mots qu’il avait lui-même prononcés après avoir entendu le récit fait par Balthazar, Melchior et Gaspard, et, en vérité, il avait dû être alors divinement inspiré, car, ayant avoué qu’il se sentait terriblement étranger aux préoccupations artistiques, politiques et amoureuses des trois rois mages, il avait exprimé l’espoir qu’à lui aussi le Sauveur tiendrait un langage accordé à son intime personnalité. Or voici que, par la bouche du pauvre Démas, Jésus lui contait des histoires de banquet de noces, de pains multipliés, de pêches miraculeuses, de festins offerts à des pauvres, à lui, Taor dont toute la vie – et jusqu’à son grand voyage en Occident – s’axait sur des préoccupations alimentaires.

— Et ce n’est rien encore, enchaîna Démas, on m’a rapporté un sermon qu’il aurait fait à la synagogue de Capharnaüm, tellement fantastique que j’ai toujours peine à y croire, bien que mon témoin soit tout à fait digne de foi

— Qu’aurait-il dit ?

— Il aurait dit textuellement : « C’est moi qui suis le pain vivant descendu du ciel. Si vous ne mangez la chair du Fils de l’homme et ne buvez son sang, vous n’aurez pas la vie en vous. Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui. » Ces paroles ont soulevé un scandale, et la plupart de ceux qui le suivaient se sont dispersés.

Taor se taisait, ébloui par la terrible clarté de ces paroles sacrées. À tâtons dans cette lumière trop crue pour son esprit, il voyait pourtant des événements de sa vie passée gagner soudain un relief et une cohérence nouvelle, mais il s’en fallait que tout devînt compréhensible. Par exemple le goûter qu’il avait donné aux enfants de Bethléem et le massacre des petits, perpétré en même temps, commençaient à se rapprocher et à s’éclairer mutuellement. Jésus ne se contentait pas de nourrir les hommes, il se faisait immoler pour les nourrir de sa propre chair et de son propre sang. Le festin et le sacrifice humain n’avaient pas eu lieu simultanément à Bethléem par l’effet du hasard : c’était les deux faces du même sacrement, appelées irrésistiblement à se rapprocher. Et il n’était pas jusqu’à sa propre présence dans les mines qui ne se justifiât soudain aux yeux de Taor. Car aux petits pauvres de Bethléem, il n’avait donné que les friandises transportées par ses éléphants, tandis qu’aux enfants du caravanier insolvable, il avait fait don de sa chair et de sa vie.

Mais jamais les paroles du Nazaréen rapportées par Démas ne touchaient plus profondément Taor que lorsqu’elles évoquaient l’eau fraîche et les sources jaillissantes, car depuis des années, chaque cellule de son corps hurlait la soif, et lui n’avait que des eaux saumâtres pour tenter de se désaltérer. Aussi quelle n’était pas son émotion d’homme torturé par l’enfer du sel, quand il entendait ces mots : « Quiconque boit cette eau aura encore soif, mais celui qui boira l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif. Bien plus, l’eau que je lui donnerai deviendra en son propre cœur une fontaine d’eau vive pour la vie éternelle. » Nul mieux que Taor ne savait qu’il ne s’agissait pas d’une métaphore. Il savait que l’eau qui désaltère la chair et celle qui jaillit de l’esprit ne sont pas de nature différente, dès lors qu’on échappe au déchirement du péché. Il se souvenait en effet de l’enseignement du rabbi Rizza en l’île de Dioscoride, lequel évoquait une nourriture et une boisson capables de combler en même temps le corps et l’âme En vérité, tout ce que disait Démas allait tellement dans le sens de Taor, répondait si justement à ses questions de toujours, qu’à coup sûr, c’était Jésus lui-même qui s’adressait à lui par le truchement du pêcheur de Mérom.

Une nuit enfin, Démas rapporta que Jésus, revenant de Tyr et de Sidon, gravit la montagne appelée Cornes d’Hattin parce que, située près du village de ce nom, à trois heures du lac, elle affecte la forme d’une selle, incurvée en son centre, relevée en ses extrémités. Et là Jésus enseigna les foules. Il dit : « Bienheureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux. Bienheureux les doux, car ils posséderont la terre. »

— Que dit-il aussi ? demanda Taor à voix basse.

— Il dit : « Bienheureux ceux qui ont soif de justice, car ils seront désaltérés. »

Aucun mot ne pouvait s’adresser plus personnellement à Taor, l’homme qui souffrait de la soif depuis si longtemps pour que justice soit faite. Il supplia Démas de répéter et de répéter encore ces quelques mots dans lesquels toute sa vie était contenue. Puis il laissa sa tête reposer en arrière sur le mur lisse et mauve de sa niche, et c’est alors qu’eut lieu un miracle. Oh un miracle discret, infime, dont Taor pouvait seul être témoin : de ses yeux corrodés, de ses paupières purulentes, une larme roula sur sa joue, puis sur ses lèvres. Et il goûta cette larme : c’était de l’eau douce, la première goutte d’eau non salée qu’il buvait depuis plus de trente ans.

— Qu’a-t-il dit encore ? insista-t-il dans une attente extatique.

— Il a dit encore : « Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés. »

***

Démas mourut peu après, décidément incapable de supporter la vie des salines, et son corps alla rejoindre ceux qui l’avaient précédés dans le grand saloir funéraire, livrés au sodium qui travaille inlassablement à dessécher la chair, à y tuer tous les germes de putréfaction et à transformer les morts d’abord en poupées de parchemin raide, puis en statues de verre translucide et cassant.

Et la succession des jours sans nuit reprit, chacun tellement identique au précédent qu’il semblait que le même jour recommençât inlassablement sans l’espoir d’une issue, d’un dénouement.

Pourtant un matin, Taor se retrouva seul à la porte nord de la ville. On lui avait donné une chemise de lin, un sac de figues et une poignée d’oboles pour tout viatique. Les trente-trois ans de sa dette étaient-ils écoulés ? Peut-être. Taor, qui n’avait jamais su calculer, s’en était remis à ses geôliers, et d’ailleurs le sentiment même du temps écoulé s’était émoussé en lui au point que tous les événements ayant eu lieu depuis son arrivée à Sodome lui semblaient contemporains les uns des autres.

Où aller ? La question avait trouvé une réponse anticipée dans les récits de Démas. D’abord sortir des fonds de Sodome, remonter vers le niveau normal de la vie humaine. Ensuite marcher vers l’ouest, et notamment vers la capitale où il avait le plus de chances de trouver la trace de Jésus.

Son extrême faiblesse était en partie compensée par sa légèreté. Mannequin de peau et de tendons, squelette ambulant, il flottait à la surface du sol, comme s’il eût été soutenu à droite et à gauche par des anges invisibles. Ce qui était plus grave, c’était l’état de ses yeux. Il y avait longtemps qu’ils ne supportaient plus la lumière vive, avec leurs paupières sanglantes, encroûtées de sécrétions cireuses qui partaient en squames minces et sèches. Il déchira le bas de sa robe, et se noua sur le visage un bandeau à travers lequel il voyait son chemin par une mince fente.

Il remonta ainsi ce bord de mer qu’il connaissait bien, mais il lui fallut sept jours et sept nuits pour parvenir jusqu’à l’embouchure du Jourdain. À partir de là, il prit la direction de l’ouest, marchant vers Béthanie qu’il atteignit le douzième jour. C’était le premier village qu’il rencontrait depuis sa libération. Après trente-trois années de cohabitation avec les Sodomites et leurs prisonniers, il ne se lassait pas d’observer des hommes, des femmes, des enfants ayant l’air humain, évoluant naturellement dans un paysage de verdures et de fleurs, et cette vision était si rafraîchissante qu’il ôta bientôt son bandeau devenu inutile. Il allait de l’un à l’autre, demandant si on connaissait un prophète du nom de Jésus. La cinquième personne interrogée l’adressa à un homme qui devait être son ami. Il s’appelait Lazare, et vivait avec ses sœurs Marthe et Marie-Madeleine. Taor se rendit à la maison de ce Lazare Elle était fermée. Un voisin lui expliqua qu’en ce 14 Nisan, la loi commandait aux Juifs pieux de célébrer le festin de la Pâque à Jérusalem. C’était à moins d’une heure à pied, et bien qu’il fût déjà tard, il avait des chances de trouver Jésus et ses amis chez un certain Joseph d’Arimathie.

Taor se remit en route, mais au sortir du village il eut une faiblesse, car il avait cessé de se nourrir. Pourtant au bout d’un moment, soulevé par une force mystérieuse, il repartit.

On lui avait dit une heure. Il lui en fallut trois, et il n’entra à Jérusalem qu’en pleine nuit. Il chercha longtemps la maison de Joseph que le voisin de Lazare lui avait vaguement décrite. Allait-il une fois encore arriver trop tard, comme à Bethléem, dans un passé devenu pour lui immémorial ? Il frappa à plusieurs portes. Parce que c’était la fête de Pâque, on lui répondait avec douceur, malgré l’heure avancée. Enfin la femme qui lui ouvrit acquiesça. Oui, c’était bien la maison de Joseph d’Arimathie. Oui, Jésus et ses amis s’étaient réunis dans une salle de l’étage pour célébrer le festin pascal. Non, elle n’était pas sûre qu’ils fussent toujours là. Qu’il monte s’en assurer lui-même.

Il fallait donc encore monter. Il ne faisait que monter depuis qu’il avait quitté la saline, mais ses jambes ne le portaient plus. Il monta cependant, poussa une porte.

La salle était vide. Une fois de plus, il arrivait trop tard. On avait mangé sur cette table. Il y avait encore treize coupes, sorte de gobelets peu profonds, très évasés, munis d’un pied bas et de deux petites anses. Et dans certaines coupes, un fond de vin rouge. Et sur la table traînaient des fragments de ce pain sans levain que les Juifs mangent ce soir-là en souvenir de la sortie d’Égypte de leurs pères.

Taor eut un vertige : du pain et du vin ! Il tendit la main vers une coupe, l’éleva jusqu’à ses lèvres. Puis il ramassa un fragment de pain azyme et le mangea. Alors il bascula en avant, mais il ne tomba pas. Les deux anges, qui veillaient sur lui depuis sa libération, le cueillirent dans leurs grandes ailes, et, le ciel nocturne s’étant ouvert sur d’immenses clartés, ils emportèrent celui qui, après avoir été le dernier, le perpétuel retardataire, venait de recevoir l’eucharistie le premier.